L’identité numérique, c’est pour maintenant !
Les opinions exprimées dans la section Opinion du Western Standard ne reflètent pas nécessairement celles des propriétaires et de la direction.
Philippe Desmarais pour le Western Standard
La plupart de nos interactions se déroulent aujourd’hui sous forme numérique. Nous envoyons des courriels à nos collègues, commandons l’épicerie en ligne, suivons les aventures de nos amis sur nos téléphones et stockons nos photos de famille dans l’infonuagique. Mais pendant que Mark Zuckerberg fantasme sur le métavers, les gens doivent encore produire — et parfois imprimer physiquement — des dizaines de documents pour ouvrir un compte bancaire, changer de résidence ou traiter avec le système de santé.
Les grandes entreprises technologiques, en revanche, utilisent des systèmes conviviaux pour la connexion à leurs plateformes. Non seulement Google et Apple vous offrent un seul endroit où trouver tout ce dont vous avez besoin, mais elles vous y font aussi accéder par leur propre système d’authentification. Résultat : nos identités sont de facto contrôlées par une poignée d’entreprises privées, tandis que le gouvernement gère toujours un système désuet qui perd de son importance dans un monde de plus en plus numérique.
Ne vous méprenez pas : ces décennies ont été marquées par une innovation très emballante, en partie parce que les gouvernements se sont retirés et ont laissé l’industrie technologique prospérer. Mais le temps est venu pour eux de reprendre ce qui leur revient de droit. Et la gestion de la façon dont les membres de la société se reconnaissent les uns les autres ne devrait pas être confiée à des acteurs privés.
Bien que le secteur public ne soit habituellement pas le plus innovant, il demeure l’institution sociétale la plus digne de confiance sur laquelle nous pouvons compter. À ce titre, il devrait offrir un système fiable de vérification numérique pouvant être utilisé par ses citoyens.
Carte d’identité numérique délivrée par l’Estonie
Jusqu’à présent, la mise en place d’un système d’identité numérique au Canada a été marquée par un manque de coordination au niveau fédéral, des retards importants et des préoccupations en matière de vie privée. Des provinces comme la Colombie-Britannique ont lancé un programme d’identité numérique il y a près de deux décennies, mais le plan de l’Ontario n’a été annoncé qu’en 2020 et semble encore loin d’être mis en œuvre. Le programme d’identité numérique du Québec devrait être lancé en 2025. Autrement dit, Ottawa ne semble pas pressée de faire pression sur les gouvernements provinciaux ni de créer un système national normalisé.
Ce n’est pas bon pour les citoyens canadiens. Chaque jour où nous laissons l’authentification en ligne entre les mains des géants technologiques est une autre occasion manquée de protéger la vie privée et la cybersécurité des Canadiens. Car même en supposant que ces entreprises agissent de bonne foi, nous devons quand même leur faire confiance pour protéger les données contre un nombre croissant de pirates. Que ce ne soit pas une option viable n’est pas une opinion, c’est du gros bon sens.
Une identité numérique émise par le gouvernement, en revanche, permet aux individus d’obtenir le plein contrôle de leurs données, puisqu’ils seraient les seuls à détenir les clés de tous leurs renseignements personnels.
Des solutions technologiques comme la divulgation nulle de connaissance pourraient permettre aux citoyens d’accéder à des services soumis à une limite d’âge sans révéler leur date de naissance, ou de prouver que leur salaire se situe dans une certaine fourchette sans en révéler le montant exact. Des schémas à signatures multiples pourraient exiger la participation d’une ou de plusieurs personnes pour accéder à des données chiffrées telles que des numéros d’assurance sociale, des dossiers de santé ou des secrets commerciaux.
Avec de telles solutions appliquées à l’identité numérique, les entreprises pourraient non seulement réduire les coûts liés à la protection de la vie privée et à la cybersécurité, mais elles auraient aussi accès à de nouvelles occasions d’innover et d’améliorer leur expérience utilisateur. Et tout comme les producteurs de combustibles fossiles devront se tourner vers d’autres sources d’énergie à mesure que le pétrole s’épuise, les modèles d’affaires axés sur les données deviendront désuets lorsque la quantité de données disponibles en ligne se tarira.
Il n’est jamais idéal pour les gouvernements d’agir dans la précipitation, et les systèmes d’identité numérique exigent des discussions réfléchies avant leur mise en œuvre. Mais cela ne justifie pas des retards déraisonnables qui ne profitent qu’aux entreprises mentionnées plus haut. Si le gouvernement a à cœur la vie privée et la sécurité de ses citoyens, l’identité numérique devrait figurer parmi ses grandes priorités. Le temps presse, et les vampires de données ne cesseront pas de se gaver des données canadiennes à moins que quelqu’un n’agisse.
Philippe Desmarais est le fondateur et chef de la direction de KZero Passwordless, une entreprise qui aide les banques et les gouvernements à sécuriser et à valider des données critiques.