Le public devrait être informé des risques du système bancaire ouvert avant son arrivée
Une jeune pousse des technologies financières qui demande l’historique financier d’un nouveau client obtiendra vraisemblablement la même confiance aveugle que les consommateurs accordent à leurs banques — et ce pourrait être une erreur, écrit Philippe Desmarais.
Par Philippe Desmarais pour The Toronto Star
L’innovation est une arme à double tranchant. L’histoire regorge d’exemples où une nouvelle technologie est accueillie avec enthousiasme par la société sans que l’on prête suffisamment attention aux risques qui l’accompagnent. Et si la saga Cambridge Analytica démontre clairement que la boîte de Pandore de la vie privée a été ouverte il y a longtemps, il reste au moins un domaine où la protection demeure solide : l’information financière.
Au cours de la dernière décennie, une industrie florissante de jeunes pousses en technologies financières a émergé, cherchant à bouleverser un secteur qui peine à innover. Ces entreprises de technologie financière promettent désormais à leurs consommateurs une plus grande interopérabilité et une expérience utilisateur plus moderne. C’est pourquoi — dans une tentative de rendre l’industrie plus innovante — le gouvernement canadien a récemment annoncé son intention de mettre en place un système bancaire ouvert.
Le principal élément qu’introduit le système bancaire ouvert est la possibilité pour les consommateurs de partager leurs informations financières avec qui ils le souhaitent. Mais qui en bénéficierait le plus ? Fort probablement ni les consommateurs ni les banques. Ce sont plutôt les entreprises de technologie financière qui profiteront surtout de cette infrastructure financière. Plusieurs préoccupations émergent lorsqu’on examine la manière dont le système bancaire ouvert pourrait se concrétiser au Canada.
Tout d’abord, ces entreprises (souvent de taille relativement modeste) pourraient ne pas être en mesure de protéger les données des clients aussi efficacement que les banques. Il faudra donc s’assurer que ce nouvel écosystème financier est bien préparé à assumer la garde des données financières, dont le potentiel d’exploitation est bien plus grand que celui des autres informations partagées en ligne aujourd’hui.
Une autre préoccupation concerne le degré de conscience des utilisateurs lorsqu’ils partagent des informations. C’est ce que les chercheurs appellent le paradoxe de la vie privée, selon lequel « les utilisateurs affirment être très préoccupés par leur vie privée, mais n’entreprennent néanmoins que très peu de démarches pour protéger leurs données personnelles ». Tout comme la grande majorité des consommateurs acceptent passivement les témoins sur les sites Web aujourd’hui, il n’est pas difficile d’imaginer la même chose lorsqu’une jeune pousse demandera le dossier financier d’un nouveau client.
Historiquement, les consommateurs ont fait confiance à leurs banques pour ne pas partager d’informations sensibles avec des tiers, mais ce niveau de confiance ne vaudra plus rien si le système bancaire ouvert est mis en place.
Il faut garder à l’esprit la nature de ces entreprises de technologie financière, souvent plus proche de celle d’une société de logiciels que d’une banque. Si une entreprise de technologie financière obtient les informations financières de plusieurs de vos voisins, elle pourra aussi produire des estimations précises à votre sujet. Tout comme Amazon et TikTok utilisent des algorithmes pour prédire les choix des utilisateurs, ces entreprises pourraient exploiter les données que les banques protègent depuis des décennies. Cela leur conférerait non seulement un avantage concurrentiel préjudiciable aux consommateurs, mais les placerait aussi en bonne position pour dresser un portrait précis de l’ensemble de l’économie canadienne.
Il est facile de voir comment cela peut devenir une question de sécurité nationale — surtout lorsque des entités étrangères comme Apple et Google, qui étendent énergiquement leur empreinte dans le domaine des paiements, sont impliquées. L’une des raisons pour lesquelles les banques sont aujourd’hui si fortement réglementées (p. ex. les restrictions de propriété) est qu’elles traitent et stockent des informations révélant les moindres détails de l’économie du pays. Exempter les entreprises de technologie financière et les entités étrangères de telles obligations réglementaires serait non seulement injuste envers les banques, mais constituerait aussi un choix irresponsable.